Sandro Gozi est Secrétaire d'Etat aux affaires Européennes de l'Italie. Il était à Paris à l'occasion de la célébration du trentième anniversaire de la création d'Erasmus. Docteur en droit, Européen de toujours, passé par les cabinets des Présidents de la Commission Prodi et Barroso, il a été Vice Président de l'Assemblée du Conseil de l'Europe et est entré dans le gouvernement Renzi en 2012. Il nous livre ici les clés d'un nouvel élan européen.

JF Puech : Vous êtes à Paris, pour la commémoration des 30 années du programme Erasmus, peut-on dire que la construction européenne est un marathon ?

Sandro Gozi : Pour défendre et faire avancer le grand projet européen, il faut une détermination et de la volonté politique. J'ai la chance d'être un pur produit de l'Europe qui donne des opportunités. Mon parcours professionnel et citoyen, je le dois à l'Europe et je le dois aussi à la France. C'est ainsi que J'ai pu faire une partie de mes études de droit et de sciences politiques à Paris. Nous sommes en 1990 peu après la chute du mur de Berlin et, à ce moment-là, l'Europe est synonyme d'allégresse et elle constitue pour tous les étudiants un immense espoir.

JF Puech : Mais aujourd'hui, l'Europe est en crise, l'Europe et en panne ?

Sandro Gozi : La panne de l'Europe, elle est d'abord la conséquence de l'Europe de l'austérité. Et elle correspond à une génération aux commandes de l'Union européenne depuis une vingtaine d'année. Cette austérité elle a frappé l'esprit et le coeur de nos concitoyens avant de toucher le niveau de vie d'une partie de la population européenne. Cela a eu un effet dévastateur car l'Europe est perçue comme un multiplicateur des contraintes et donc c'est générateur d'une grande déception. Cela est d'autant plus grave, lorsque cela touche les jeunes générations, la jeunesse de l'Union européenne.

JF Puech : Qu'est ce que Erasmus apporte à la jeunesse européenne ?

Sandro Gozi : C'est la plus grande histoire de ce que j'appelle le grand projet européen. En permettant à un étudiant de poursuivre son cursus dans l'université d'un autre pays, en ayant les mêmes droits et les mêmes règles que les autres étudiants, le programme Erasmus permet de vivre au sein de la culture d'accueil une véritable citoyenneté européenne. Quand on fait Erasmus, on touche concrètement ce qui fait la citoyenneté. On vit, on étudie, on se marrie parfois dans un autre pays de l'Union européenne. Et cette année passée dans un autre pays est vécue par l'étudiant qui est parti mais aussi par sa famille, ses amis et dans tout son environnement. Sur le plan de l'expérience, c'est très formateur. On accroit ses compétences linguistiques, sa capacité d'adaptation dans une autre culture et c'est un formidable facteur de qualification dans la vie professionnelle. Au total ce sont plus de 5 millions d'étudiants qui ont bénéficié du programme Erasmus en 30 ans.

JF Puech C'est à la fois beaucoup et peu en 30 ans. La question est simple : peut ont faire plus ?

Sandro Gozi : La réponse est aussi simple il faut faire plus et étendre Erasmus car la mobilité est essentielle dans l'acquisition de la connaissance et le « Vivre ensemble ». Je suis en faveur de l'extension du dispositif Erasmus aux lycéens, mais aussi aux petits entrepreneurs, aux apprentis, aux « volontaires » du service civique européen. Il s'agit d'une idée commune avec Matteo Renzi pendant la présidence italienne de l'Union européenne et qui a été reprise justement par Jean Claude Junker avec le lancement d'un corps européen de la solidarité. Le volontaire du service civique ne sert pas seulement sa communauté mais une communauté plus vaste à laquelle il appartient, celle de l'Union européenne, en participant à des missions de soutien aux personnes en difficulté, à des jeunes de banlieue, à des projets environnementaux dans des collectivités locales, des associations ; bref dans le maillage de la société civile européenne.

JF Puech : Au-delà d'Erasmus, quels leviers l'Europe doit-elle mettre en oeuvre pour ancrer l'appartenance au projet européen auprès des citoyens européens ?

Sandro Gozi :Incontestablement il faut mettre en première ligne ceux qui sont sur le terrain ; c'est-à-dire les maires en contact quotidien avec les citoyens, mais aussi les élus des régions qui constituent un réseau remarquable pour promouvoir l'action de l'UE pour les citoyens. Il y a des pays dans lesquels parler de l'Europe n'est pas bien perçu et cela doit changer. Nous en avons fait l'amère expérience du Brexit au Royaume Uni où on a laissé les « opting out » monopoliser le débat, de sorte que tous les bienfaits de l'Europe pour les laboratoires les équipements des villes, le soutien à l'agriculture ont été passés sous silence. Il y a eu une frilosité qui est infantile tout au moins un déficit d'explication. Nous avons à Bruxelles le Comité européen des Régions, qui représente les régions et les villes des 28 états de l'Union européenne. S'il a été tourné au début vers les élus et les corps administratifs ; le Comité européen des Régions élargit l'horizon, permet de confronter les idées, d'échanger les expériences et les solutions qui ont été trouvées dans les autres régions de l'Union. Il intervient dans tous les domaines des politiques européennes et l'Italie préside 2 commissions, celles de l'environnement et du développement des territoires (politique de cohésion) qui sont en prise directe avec les préoccupations des citoyens européens. Tout ce qui réduit la distance entre les institutions et les territoires est une bonne idée. Si on évoque une prise en compte plus importante des propositions du Comité des régions, on rattrape le temps perdu. Donc nous devons miser sur Erasmus qui est l'Europe du succès et de la mobilité de la jeunesse européenne de l'autre sur l'Europe des Régions.

JF Puech : Vous évoquez la distance entre les institutions européennes et les citoyens , à quels facteurs tient-elle ?

Sandro Gozi : Nous avons une démocratie européenne trop formelle ; On élit les députés tous les 5 ans après une campagne où les considérations nationales prennent trop de place, Ce sont les ministres européens qui nous représentent au Conseil de l'UE. Les décisions sont trop souvent prises à la Commission européenne. La démocratie européenne est trop formelle et elle n'est pas assez vécue parce qu'il n'y a pas une politique vraiment transnationale, ni une société civile transnationale. Il y a des embryons de cette politique avec des partis européens mais qui sont davantage une confédération de partis politiques européens. Il faut les transformer afin que le citoyen perçoive la réalité de l'Europe politique.

De même, nous n'avons pas encore de société civile véritablement européenne. Elle est apparue au moment de la guerre en Irak, le mouvement de solidarité partout en Europe en faveur des victimes d'attentats constituant les prémisses d'un retour à un mouvement commun. Si de tels moments existent, cela veut dire que l'on peut faire émerger un véritable société civile européenne et c'est pour cela que l'idée du Service Civique Européen est un moyen essentiel pour créer une citoyenneté européenne.

JF Puech : La crise grecque et le referendum britannique ont renforcé les opposants au projet européen. Pensez vous que cette société politique européenne soit encore possible ?

Sandro Gozi : Je dirai tout d'abord à ceux qui sont tentés par le repli sur soi, que le monde a changé, que les interdépendances sont considérables entre nos pays, que nous avons 60 ans de projets en commun et que l'on ne peut pas revenir à 1956. Nous vivons un nouveau désordre mondial, dont les protagonistes sont Donald Trump, Vladimir Poutine et la Chine ; ce qui nous pousse à agir en commun. Pour jouer un rôle en tant qu'Européen sur la scène internationale, il faut un nouvel engagement politique. Mais nous devons gagner à nouveau la confiance des citoyens. L'Union européenne est plus forte lorsqu'elle satisfait les besoins des citoyens en terme de sécurité. La crise des migrants le démontre, les incertitudes sur le devenir de l'OTAN également qui appelle à un nouveau projet de défense européenne. En même temps, nous n'avons pas réalisé l'Union sociale au moment où sévit l'austérité en Europe. Nous avons fait l'union monétaire et bancaire, sans achever l'union économique qui est essentielle pour le développement de l'Economie des pays de l'UE. Mais nous ne nous sommes pas engagés pour l'Europe sociale, c'est-à-dire la lutte contre le chômage, le progrès social, l'inclusion. Or les traités européens prévoient cette union sociale de l'Europe. Tout existe. Nous n'avons pas besoin de réinventer. Il nous faut des objectifs mobilisateurs et il nous suffit de la volonté

Intervista a Jean-François Puech pubblicata su Agence France Press il 18 gennaio 2017