Oui, parfois, l’idée européenne peut faire l’unanimité. Quand elle est aimable, concrète, positive : à l’exception de quelques bémols qui sont souvent des appels à aller plus loin, le programme Erasmus ne recueille que des louanges. Il a été créé il y a trente ans, jour pour jour, pour permettre d’aller étudier dans d’autres pays européens. « À l’époque, juste avant la chute du mur de Berlin, pour nous, l’Europe incarnait l’espoir, l’avenir. C’était un multiplicateur d’opportunités ! » se souvient Sandro Gozi, auteur de « Génération Erasmus » (éd. Plon). Cet Italien fut l’un des pionniers, échouant en 1989, pour quelques mois, « avec allégresse », à Paris.

Près de 40 000 étudiants français chaque année

Erasmus, c’est avant tout une politique publique déployée à grande échelle. La première année, en 1987–1988, 3 200 étudiants français étaient de l’aventure, dans des conditions excitantes mais artisanales. Pour cette année scolaire, ils sont près de 40 000 dans un espace qui comprend désormais 33 pays, de l’Islande à la Turquie, du Portugal à l’Estonie. Les universités qui reçoivent le plus d’étudiants sont, de loin, celles de Grenade, Madrid, Valence en Espagne et de Bologne en Italie. Plus de 5 millions d’Européens ont à ce jour participé à ce programme, dont 4 millions d’étudiants – 610 000 français. Entretemps, il a fallu tout inventer, ou presque : les coopérations entre universités, l’harmonisation des législations, les systèmes de financement de ces bourses, leur mise en œuvre.

Un budget encore insuffisant

C’est l’Union européenne qui finance ces aides à la mobilité. Des bourses nécessaires mais insuffisantes : elles ne couvrent pas le coût d’un semestre à l’étranger. Modulées selon le niveau de vie dans le pays d’accueil, elles varient entre 150 et 300 euros par mois. Elles sont souvent complétées par d’autres aides : bourses sur critères sociaux et bourses des collectivités locales, notamment des Régions, un appoint décisif. L’Union européenne a prévu d’injecter 16,4 milliards d’euros dans ce programme pour la période 2014-2020. Une hausse de 40 % par rapport à la période 2007-2013. Mais une somme relativement faible au regard des 145 milliards de budget annuel de l’UE. Près de 40 % des demandes de mobilité, en France, n’ont pas pu être satisfaites cette année… « Cette enveloppe représente moins de 2 % du budget de l’Union. Si les dirigeants européens ont bien compris pourquoi l’Europe, abstraite, austère, est impopulaire, alors ils doivent envoyer un signal et multiplier ce budget par cinq ! » estime Sandro Gozi.

Des étudiants, mais pas seulement

Depuis 2014, on ne parle plus d’Erasmus mais d’Erasmus+. Le programme s’est élargi : aux apprentis, à l’enseignement agricole, aux demandeurs d’emploi (lire ci-dessous), aux professeurs et au personnel des universités… « Sur les 63 500 Français partis cette année, les étudiants représentent une grosse moitié, un peu plus de 38 000 », rappelle Laure Coudret- Lau, directrice de l’Agence Eramus+ France, située à Bordeaux. Dans un rapport rendu en 2014, la députée girondine Sandrine Doucet (PS) appelait à une démocratisation du programme. Certaines filières universitaires sont très représentées (droit, commerce, ingénieurs). D’autres semblent à l’écart de cet engouement pour la mobilité (tout le paramédical). Selon plusieurs enquêtes menées auprès des étudiants, citées dans ce rapport, une majorité d’entre eux jugent la bourse trop faible pour envisager un semestre à l’étranger. Autre source d’inégalité : les aides régionales varient sensiblement d’une collectivité à l’autre. « Tout le travail entrepris depuis 2014 avec Eramus+, en direction notamment des apprentis et des lycées agricoles, avance dans le bon sens et produit des effets positifs », juge aujourd’hui Sandrine Doucet. Son rapport montre aussi à quel point Erasmus a redessiné l’Europe des universités. Par exemple en contribuant à l’harmonisation des diplômes avec la fusée à trois étages licence- master-doctorat. « Erasmus a conduit les universités à structurer leurs services des relations internationales, à bâtir des parcours communs », observe Laure Coudret-Lau. « Il y a vingt ans, l’internationalisation, c’était très secondaire pour les facs… Aujourd’hui, c’est devenu central, notamment pour l’attractivité d’un établissement : nous travaillons à envoyer toujours plus d’étudiants à l’étranger, à en accueillir toujours plus et à former toujours plus les professeurs et le personnel administratif », note Jean-Luc Nahel, conseiller pour les relations internationales à la Conférence des présidents d’université. Au-delà de l’aspect académique, la parenthèse Erasmus est souvent, pour ses heureux bénéficiaires, une saison des amours et de l’amitié. Le film « L’Auberge espagnole », en 2002, le montrait avec éclat. Selon les données de l’agence Erasmus+, 1 million de « bébés Erasmus » ont vu le jour en Europe depuis trente ans. La plus sûre façon d’unir les peuples.

Vu d’Italie

Auteur du livre « Génération Erasmus», l’Italien Sandro Gozi, 48 ans, ancien secrétaire d’État aux Affaires européennes de Matteo Renzi, pense qu’« il y a eu, dans l’histoire de la construction européenne, la génération des pères fondateurs, qui avaient connu la guerre, savaient la valeur de la paix » : « Puis il y a eu la génération des “baby boomers”, type Barroso, qui n’ont pas du tout été à la hauteur de cet héritage : surtout soucieux d’économie, de finance, ils nous laissent une Europe technocratique, en déroute… Aujourd’hui, on voit arriver, en position d’agir, des quadras qui, comme moi, sont passés par Erasmus. Parce que nous l’avons vécue en tant qu’étudiants, nous sommes attachés à l’Europe de la jeunesse, de la libre circulation, du savoir. Nous devons nous impliquer dans la relance de l’esprit européen, autour d’idées concrètes, lutter contre cette Europe sans visage. Erasmus doit faire école ! »

Articoli e intervista di Julien Rousset, pubblicati su "Sud Ouest", 9 gennaio 2017