Parmi les défenseurs les plus ardents de l'Europe en Italie, membre fondateur du Parti démocrate italien, Sandro Gozi vient de publier chez Plon (avril 2016) un ouvrage en français intitulé Génération Erasmus après avoir réalisé en 2014 avec Marielle de Sarnez un livre d'interviews croisés, L'Urgence européenne.

LE FIGARO. - Vous avez fait votre année d'Erasmus en 1989 à la Sorbonne. Que vous a-t-elle apporté ?

Sandro GOZI. - Je me considère comme un pionnier du programme. C'était l'époque de la chute du mur de Berlin. Erasmus, comme nous l'avons vécu, devait nous permettre de vivre la nouvelle Europe que nous étions en train de bâtir. Chacun de nous se considérait comme un protagoniste de la construction de cette Europe qui à l'époque faisait réver les Jeunes de 20 ans.

Des jeunes qui ont suivi Erasmus à votre âge se retrouvent aujourd'hui à des postes de responsabilité. Quels sont leurs devoirs ?

Cette génération Erasmus doit rendre à l'Europe ce qu'elle a obtenu d'elle, exercer ses pouvoirs pour la relancer. Les pères fondateurs de l'Europe avaient vécu de façon dramatique l'absence d'Union et ses drames: les nationalismes, la guerre. Ils savaient que sans la Communauté européenne, la guerre serait revenue. Notre génération n'a connu que les côtés positifs de l'Europe. Une désintégration est en cours aujourd'hui : avec le Brexit, avec les divergences fortes sur des thèmes fondateurs de l'Europe comme la solidarité, le droit d'asile, l'intégration. L'autre responsabilité de cette génération Erasmus au pouvoir, c'est d'éviter que l'Europe ne soit marginalisée après l'élection de Donald Trump et face à la politique de plus en plus active de Vladimir Pouline et au rôle croissant de la Chine. Les Européens ne doivent pas devenir de simples spectateurs du nouvel ordre mondial qui est en train de se dessiner et que nous risquons de subir.

Certains pays européens ont-ils profité plus que d'autres des programmas Erasmus?

En 1987, 3 244 pionniers de onze pays différents ont participé aux premiers programmes Erasmus. Depuis, 3,5 millions de jeunes Européens en ont profité. C'est assurément le plus grand succès de l'Europe. Tout le monde connaît ce que veut dire ce mot, les opportunités positives qu'il implique, séjours à l'étranger, apprentissage des langues, ouverture d'esprit, les amitiés qu'il crée. Il serait donc logique que ce programme reçoive les financements les plus élevés. Ce n'est pas le cas. En 2017, il ne représentera que 2,15 milliards d'euros, à peine 1,3 % du budget communautaire. Une absurdité qui me révolte. On devrait consacrer 10 % du budget européen à Erasmus et aux autres programmes de mobilité en faveur de la jeunesse. Il faudrait mobiliser trente millions de jeunes. Pour cela, il faut courage et clairvoyance. Erasmus est la véritable réponse à la montée des populismes, son plus formidable antidote.

Le 25 mars prochain marquera le 60, anniversaire du traité de Rome. Dans quel état l'Europe arrive-t-elle à cette célébration?

En crise, dans une morosité et une méfiance croissantes et avec une nécessité de relance plus grande que jamais. Donc en difficulté. Face à cela, il faut montrer courage et ambition pour rebondir. Il serait très facile de dire : revenons en arrière.

Vous voulez dire une Europe à six ou à neuf ?

Bien pire : un retour aux frontières nationales. En re fonçant à l'Union européenne, à Schengen, à l'euro. Démantelons tout, disent certains. C'est une solution totalement erronée : les nouvelles crises, les nouveaux défis sont tellement transnationaux et mondiaux que penser les gouverner en revenant aux frontières nationales et au nationalisme est un match perdu d'avance. Soixante ans de vie, d'administra fion, de projets communs ont fait en sorte que les interdépendances, les implications politiques, économiques, administratives, sont telles que même si on décidait de démanteler, on ne pourra pas revenir en arrière. Les solutions simplistes des populistes européens risquent de nuire beaucoup à nos intérèts fondamentaux.

Quelles nouvelles orientations faut-il assigner aujourd'hui à Erasmus ?

Sécurité, jeunesse et culture : ces réponses sont importantes aux yeux de nos concitoyens, pour les convaincre de la nécessité d'avoir de meilleures institutions européennes. Dans leur intéret, pas contre eux. En matière de sécurité par exemple. Dans la dé fence par exemple, l'Union européenne dépense 50 %, du budget américain, mais avec seulement 10 % d'efficacité. 11 faut aussi de grands projets destinés avant tout à la jeunesse européenne. Un service civique européen, le corps européen de solidarité que veut créer Jean-Claude Juncker, avec l'objectif de parvenir à 200 000 volontaires d'ici à 2020. Et puis aussi les grands projets de rénovation du patri moine culturel européen. Tout cela doit contribuer à façonner le nouveau visage à l'Europe.

Êtes-vous pessimiste sur le devenir de l'Europe ?

Inquiet plutôt. Les crises s'accumulent et les solutions tardent. C'est pourquoi dès le 25 mars, il nous faut un soubresaut.

Intervista a Richard Heuzé su Le Figaro, pubblicata il 9 gennaio 2017